Moment sur le Mont Washington

 

Le silence qui suit…

Il y a un silence particulier ce matin. Un silence d’après quelque chose….. Un silence de « je ne suis pas mort !», de « je suis presque monté au ciel hier !». Un silence de « je suis toujours en vie !». C’est un silence un tantinet plus silencieux que d’habitude.

Martin et moi avons survécu à une avalanche dans Tuckerman’s Ravine sur le Mont Washington hier. Nous étions dans le couloir nommé « The Chute ». La neige s’est fracturée et tout a commencé à glisser. Ce fut un long moment passé sous la neige, une interminable descente de 200 mètres.

Martin est à quelques mètres au-dessus de moi, nos crampons mordent dans la neige, nous progressons bien. Il fait un temps magnifique. Nous ne sommes pas seuls, il y a des skieurs de montagne autours de nous. Mais dans l’étranglement du couloir, la neige est différente, transformée, instable, comme une planche sur des billes. Le temps pour Martin de me signifier que la neige n’est pas bonne et pour lui d’essayer de traverser à droite du couloir, où il serait moins exposé, que ça se fracture au-dessus de nous. Je la vois la fracture, je la vois s’agrandir alors que la table de neige durcie et transformée en microbilles s’ébranle et glisse lentement vers le bas. Je suis dessus, je me mets à descendre, j’imagine, pour une fraction de seconde, que je vais réussir à garder ma place au soleil et pouvoir surfer sur la neige. On voit ça dans les films, dans « l’Âge de glace », il surfe sur son glaçon. Mais ce n’est pas un film et bientôt tout se morcelle, se sépare, se disloque. J’entends crier : « Avalanche !», mais pour moi il n’est plus temps pour rien d’autre que la balade vers le bas. Martin a plongé dans le vide par-dessus l’éperon rocheux, emporté par la neige ; J’ai cru qu’en traversant sur la droite il avait pu éviter le pire mais il est parti en même temps que moi lorsque tout s’est mis à bouger. Je me retrouve sous la neige, c’est lourd, noir, je suis à quatre pattes pour un moment, poussant avec mes bras et mon dos pour garder une poche d’air entre mon visage et la neige, je sens la neige glisser au-dessus de moi, s’épaissir, m’écraser, me pousser vers le fond. J’ai cette pensée que je vais mourir si ça s’empile encore comme ça plus longtemps. Je bascule, part en vrille, mon visage heurte quelque chose, ma tête, mais je ne panique pas, je me positionne du mieux que je peux, j’écoute la neige, mon corps qui tourne sur lui-même, la neige qui cherche à m’étouffer.

En fait, elle ne cherche rien du tout, la neige, elle est simplement là sans aucune arrière-pensée. C’est moi qui ne devrais pas être là.

Mais je suis-là, et mon ami aussi est là, et le ciel bleu a disparu, et la beauté magique de ce paysage d’hiver aussi a disparu, et nous voilà à lutter pour nos vies.

En fait, le ciel bleu est toujours là, et la beauté du lieu est toujours aussi sublime, c’est moi qui ne suis plus dans le même état d’esprit, incapable d’apprécier parce qu’accaparé par autre chose : ne pas mourir.

Et puis tout s’arrête, silence. Je suis là dans la neige. Silence, c’est fini, je me relève. Silence, il y a du sang rouge sur la neige blanche. Silence, des gouttes continuent à glisser de ma tête jusqu’à cette neige mortelle. « Michel !», Mais elle ne m’a pas recouvert entièrement, elle ne m’a pas enseveli complètement jusqu’à ne plus pouvoir respirer. « Michel !». Elle ne m’a pas broyé, écrasé. Elle n’a pas été mortelle, la neige. « Michel !». Cette fois j’entends. Je regarde vers en haut, je cherche Martin, croyant toujours qu’il est resté un témoin impuissant. Mais non, le témoin-participant est plus bas que moi. Il a vidé sa bouche qui s’était remplie de neige pendant la descente et il cherche maintenant son chum qu’il ne voit pas et qu’il croit enseveli sous la neige, et dans sa voix l’angoisse monte, jusqu’à ce qu’il m’aperçoive. Alors les appels cessent. Il n’est pas blessé, il n’a rien. Il marche vers moi.

Je ne fais ni un ni deux, je sors mon sous-marin au « Chicken curry » acheté le matin même à North Conway, et recommandé par la jolie serveuse, et je mange. C’est rouge autour sur la neige, et ça coule toujours un peu de ma tête, mais on supporte mieux les petites pirouettes de la vie le ventre plein.

This entry was posted on Friday, January 22nd, 2016 at 11:48 am and is filed under Conseils aux voyageurs. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can skip to the end and leave a response. Pinging is currently not allowed.

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